CROCHETAGE REPUBLICAIN - 22 mai 1886

Par dépêche télégraphique
Angouléme, 22 mai.

La commune de Dignac a été, hier, le théâtre de nouveaux exploits de crochetage officiel d’un établissement dirigé par des religieuses.
Il y a deux jours, les Sœurs, institutrices communales recevaient l’ordre d’avoir à quitter l'école et étaient avisées qu'elles seraient remplacées par une institutrice laïque.
Elles quittèrent leur local dès le même soir.
Ce local avait été loué, sans bail, il y a deux ans, par Mme Goumard, sa propriétaire, au maire, le sieur Jacques. Mais ce dernier ajournait sans cesse, depuis lors, la rédaction de ce bail. On verra plus loin le parti qu’il a su tirer de cette circonstance.
Quand, dernièrement, il fut question de la laïcisation de l’école, Mme Goumard, se trouvant libre de tout engagement, loua sa maison à M. de Juglart, lui demandant, toutefois, de vouloir bien y laisser les religieuses tant qu’elles ne seraient pas chassées de la commune; ce à quoi M. de Juglart consentit.
Jeudi matin, l'inspecteur primaire arriva à Dignac. et manifesta l'intention de pénétrer chez M. de Juglart, pour visiter l’ancienne école. Très surpris de cette prétention, le légataire de Mme Goumard ne cacha pas qu’il s’y opposerait énergiquement, Cependant, vers deux heures de l'après-midi, l'inspecteur primaire, le maire et deux gendarmes se rendirent à la porte de l'école.
Lorsque ce groupe officiel, escorté d’une centaine de curieux, se présenta devant l'immeuble, M. de Juglart s’avança et demanda ce que l’on désirait; Je suis ici pour visiter l'école, répondit l’inspecteur, et je veux y entrer. L’école n’est plus ici, reprend M. de Juglart, et je vous interdis rentrée de mon domicile; voici le bail enregistré qui prouve que je suis chez moi. J'en ai un, moi aussi, répond le maire, qui a bien soin de ne pas faire voir le titre dont il a la prétention de se prévaloir, et que, pour la circonstance, il a fait enregistrer depuis deux ou trois jours seulement.
— Nous ne sommes pas ici pour discuter, reprend l'inspecteur — et avec un geste superbe:
— Monsieur le maire, faite votre devoir.
On trouve enfin, au bout de longues démarches, un maréchal-ferrant dispose à crocheter la porte.
Pendant que ce travail essentiellement républicain s’accomplit, Mr de Juglart lit à l'inspecteur l'article 184 du code pénal, sous l’application duquel ce fonctionnaire va tomber en agissant sans les formalités prescrites par la loi ; puis, se retournant vers le maréchal, il lui lit la seconde partie de l’article. Le malheureux hésite, et décidément refuse d’obéir.
Je n’ai pas envie de me faire assommer, dit-il
Je réponds de tout ! riposte l'nspecteur.
Voyant que toute résistance était inutile et que la porte allait être abattue, Mr de Juglart s’écrie :
Je cède à la force !
La foule répond par une formidable, acclamation: « Vive de Juglart! »
Voici les crocheteur dans la cour,
— Vous allez nous céder la place! s’écrie, nerveusement l'inspecteur,
Pas du tout; je suis chez moi et j’y reste, et n’en sortirai que manu militari,
Très bien !
L’inspecteur ordonne, et deux gendarmes, qui semblent honteux de la triste corvée qu’on leur impose, empoignent M. de Juglart par-dessous les bras et le transportent dans la rue.
Les agents de la République restent maître de la place, et, honteux de leur victoire, s’enferment dans le local si démocratiquement, crocheté.

C. D.