Mémoire extrait du bulletin de la Société royale d'agriculture de la Haute-Vienne" - 1822 - Kaolin de Dignac
RAPPORT
Sur les grès mollasses ou granits arénacés kaoliniques de Dignacy département de la Charente, fait à la Société Royale d’Agriculture, des Sciences et des Arts du département de la Haute- Vienne, dans la séance du mois de décembre, 1822 , par M. Alluaud aîné,
MESSIEURS,
Avant que de vous entretenir des divers mémoires sur les mollasses kaoliniques de Dignac, que la Société d’agriculture, arts et commerce du département de ta Charente a publiés dans ses annales, je me dois de ne pas vous laisser ignorer que j’ai d’abord résisté aux instances de plusieurs de nos confrères, qui m’invitaient à vous faire un rapport sur cette matière. Co-propriétaire , dans l'arrondissement de Saint-Yrieix, des carrières de kaolin qui donnent, tout à la fois, les produits les plus purs et les plus abondans, il ne me paraissait pas convenable de me charger d’un travail où j’avais à combattre des opinions opposées à mes intérêts prives. Une considération imprévue, dont je regrette de ne pas avoir eu plus tôt connaissance, m’a fait changer de détermination.
On lit dans le cahier d’avril des annales de la société du département de la Charente , que la nouvelle de la découverte du kaolin de Dignac étant parvenue à Limoges, on en contestait la possibilité; que, sur cet avis, auquel je ne sache pas qu’on ait donné lieu, cette société, afin de nous convaincre sans doute par une expérience authentique , avait pris une délibération tendante à ce que le sieur Monchard, principal auteur de la découverte de ce kaolin, fut invité à en fabriquer quelques vases de porcelaine, sous la surveillance d’un commissaire.
Comme il est permis au plus ancien fabricant de porcelaine de cette ville, de croire qu’il n’a pas été étranger à la pensée qui a dicté cette décision, il est personnellement intéressé à ce que la Société d’agriculture d’Angoulême sache jusqu’où va son incrédulité;et il se croirait suffisamment autorisé par-là à exprimer franchement son avis sur les kaolins de Dignac, si l’intérêt particulier de nos contrées ne lui en prescrivait d’ailleurs l’obligation.
Depuis l’année 1765 , que M. de Villaris, de Bordeaux, fit le premier connaître la nature et l’emploi des argiles kaoliniques de Saint-Yrieîx, les carrières de cette substance ont fourni, sans interruption, toutes les matières nécessaires aux travaux des manufactures de porcelaine qui se sont successivement élevées en France, et de quelques manufactures étrangères, qui, par leur situation géographique, peuvent en supporter les frais de transport.
Les avantages directs que la Haute-Vienne retire de l'exploitation du kaolin seraient trop peu considérables pour être sensibles dans un pays riche et fertile : mais elle procure une ressource de plus au Limousin ; et c’est à la possession de cette matière première, que son industrie est redevable de la seule fabrication qui puisse le dédommager, en partie, du peu d’importance de ses productions agricoles. La découverte de nouvelles carrières de kaolin, situées à la proximité d’une rivière navigable, et susceptibles de rivaliser avec les nôtres, ne serait donc pas une chose indifférente aux intérêts de ce département : cette découverte ne l’exposerait pas seulement à perdre une partie du revenu de ses carrières; elle compromettrait encore l’existence de ses nombreuses manufactures de porcelaine.
Si, contre toute probabilité, les espérances qu’on a conçues à ce sujet dans plusieurs contrées de la France, se réalisent un jour, il faudra bien nous résoudre à en subir les conséquences. En attendant, on ne sera pas surpris que nous nous tenions au courant des recherches extraordinaires dont les matières à porcelaine sont devenues l’objet. Rien n’annonce encore , Messieurs, que nous ayons à craindre un événement qui serait si funeste à notre industrie départementale. Tous les indices de kaolin qu’on a découverts en France ont été suivis avec soin , et les résultats de ces nombreuses recherches nous offrent bien plus de chances de sécurité que d’inquiétude. Les Pyrénées-Orientales et les Basses-Pyrénées présentent de grands amas de roches feldspathique s qui appartiennent à la formation des gneis amphiboliques, gisement ordinaire du kaolin; mais ces roches, par cela meme qu’elles constituent des masses très considérables, sont tellement hétérogènes et souillées de fer, qu'elles sont, en quelque sorte, intraitables, aussi a-t-on renoncé à l’emploi de ces matières, sur l’exemple fâcheux de plusieurs manufacturiers, dont elles ont causé la ruine avant qu’ils eussent reconnu la véritable cause des vices de leur fabrication.
Aux Pieux, près Cherbourg, dans la Basse-Normandie, on a aussi exploité, à différentes époques, quelques veines d’un kaolin dont la qualité est bien inférieure à celle de nos terres de Saint-Yrieix ; les produits de cette carrière ne peuvent, d’ailleurs, entrer en concurrence avec les nôtres, attendu qu'ils sont à peine suffisans pour alimenter les travaux de la manufacture de porcelaine qui les fait extraire.
Notre savant confrère, M. Allou, ingénieur au corps royal des mines, a fixé votre opinion sur la vraie nature des prétendus kaolins que l’on croyait avoir trouvés dans le Berry, et vous savez que les argiles des terrains secondaires, qui paraissent les plus pures, ne peuvent être employées avec confiance dans la composition de la pâte de la porcelaine.
On avait encore découvert, dans la Bourgogne, des couches considérables d'une substance blanche et friable, que l’on confondait avec nos argiles kaoliniques, lorsque M. Brongniart, administrateur de la manufacture royale de Sèvres, a démontré que cette substance était une terre siliceuse plus propre à la fabrication du verre qu’à celle de la porcelaine. Les autres gisements de kaolin qu'on a cru reconnaître dans le Bourbonnais et dans d’autres contrées de la France, ne méritent point d’être cités; parmi ces gissemens, quelques-un appartiennent à des terrains primitifs, d’autres à des terrains secondaires; aucun ne fait partie de la formation propre du kaolin.
Celui qu’on a signalé plus récemment à Dignac, département de la Charente, ne se trouve pas dans des circonstances géologiques plus heureuses : toute la renommée de cette découverte est due à l’intérêt avec lequel M. le préfet et la Société d'agriculture, arts et commerce de la Charente, l’ont accueillie. Mais, quelque respectables que soient les motifs qui les ont animés, plus ils vous paraîtront louables, plus vous jugerez utile , Messieurs, de dissiper les illusions d’un zèle qui ne fut excité que par des notions imparfaites sur la nature et le gissement du kaolin.
C’est sous ce premier point de vue que je vais d'abord me livrer à l'examen critique des divers mémoires dont vous avez pris connaissance dans les annales de la Société d’agriculture du département de la Charente.
La terre de Dignac est composée d’un mélange de grains de quarz, de feldspath et de mica disséminés dans l'argile kaolinique.
Cette association avait fait penser à M. le rapporteur de cette Société, que les amas de cette terre provenaient d’une montagne granitique, qui devait exister dans les environs. Par un second rapport imprimé dans le même cahier des annales, il apprend que les couches de ce kaolin recèlent des coquilles agatifiées ; les coquilles ne se trouvent que dans les terrains secondaires ou tertiaires; le véritable kaolin n’appartient qu’aux terrains primitifs ; c’était, en quelque sorte, annoncer deux choses contradictoires, bien suffisantes pour motiver notre incrédulité.
La description minéralogique de la terre de Dignac ne permettait pas, toutefois, d’élever de doute sur sa nature; mais la présence des coquilles fossiles prouvait, en même temps, que cette espèce de kaolin faisait nécessairement partie d’un terrain d’alluvion que les naturalistes désignent ordinairement sous le nom de grès mollasse. Dès-lors, il devenait évident que les couches de ce kaolin ne pouvaient avoir ni l'homogénéité, ni la pureté qui leur étaient nécessaires pour être propres à la fabrication d'une belle porcelaine. En effet, les fentes, les scissures, les joints naturels qui divisent les masses les plus pures de nos kaolins primitifs de Saint-Yrieix, sont tapissés par divers oxides métalliques qui altéreraient la qualité du kaolin , Si l'on ne prenait soin de les enlever. Dans les kaolins d’alluvion, tous ces oxydes se trouvant disséminés dans la masse même de l'argile, il n’est plus possible de les en séparer. Ces argiles sableuses n’ont pas été, d’ailleurs, charriées par les courans diluviens, dans leur état de pureté primitif. Elles ont été nécessairement mélangées avec les roches qui les environnaient, comme elles l’ont été avec des coquilles , et probablement aussi avec du calcaire, qui peut ne pas exister dans toutes les parties des couches, mais qui doit se retrouver dans le plus grand nombre. Or, en admettant, ce qui n’est pas probable, que quelques portions des couches kaoliniques de Dignac soient propres à la fabrication de la porcelaine, comment les distinguera-t-on de celles qui sont souillées par la chaux carbonatée terreuse? aura-t-on recours à des réactifs? sera-ce à des manœuvres que l'on en confiera l’emploi? tous ces moyens, fort bons entre les mains du naturaliste qui cherche quelques échantillons, cessent de convenir, lorsqu’il s’agit de l'exploitation régulière de masses considérables.
En considérant la terre de Dignac comme le produit des détritus d’un granit dont les principes constituans étaient le quarz, le feldspath et le mica, on a eu raison de dire que cette terre était peu micacée : mais en l’assimilant au kaolin, on aurait dû reconnaître que la proportion du mica était plus que suffisante pour faire rebuter cette terre par les fabricans. Cependant, on a dit que le mica ne devait causer aucune inquiétude, parce que nos kaolins de Saint-Yrieix en contenaient aussi, et que cela n’empêche pas de les employer. Si l’auteur de cette remarque avait visité nos carrières de Saint-Yrieix, il aurait vu que le mica ne peut être mis au rang des principes constituans de nos roches kaoliniques; il aurait vu qu’il ne s’y trouve qu'accidentellement, dans la proportion de moins d’un millième, et que nous laissons au rebut toutes les parties qu’il altère d’une manière sensible. Une autre personne a proposé, à ce sujet, de se débarrasser du mica par le lavage . Quelque bon que soit ce conseil, je dois faire observer que cette opération n’atteindrait qu’imparfaitement le but, attendu la facilite avec laquelle le mica se divise en petites lames, et l’agitation qu’il est nécessaire d’imprimer à la matière pour la décanter.
De ce que le kaolin de Dignac doit son origine à un granit désagrégé, on a tire cette fausse conséquence, que le granit existant sur plusieurs points du globe, le gissement observé à Dignac conduirait à l’importante découverte de beaucoup d’autres carrières de kaolin. Ce n’est certainement pas sur cette indication qu’on y parviendra : les kaolins des terrains primitifs appartiennent, ainsi que nous l’avons dit, à la formation des gneis amphiboliques, et non à la formation des granits. Il existe des couches de feldspath dans tous les gneis; mais ce n’est que dans le voisinage de l'amphibole, et lorsque la puissance des couches feldspathiqnes n’est pas trop considérable, que celles-ci se trouvent dans un grand état de pureté : c’est à cette circonstance particulière, fort rare, qu’est due la bonté du kaolin de Saint- Yrieix; et cette circonstance n’a pas été l’effet d’une cause fortuite qui peut se reproduire au hasard : elle résulte des affinités chimiques auxquelles les principes élémentaires de nos roches ont cédé, lors de leur cristallisation ou de leur formation contemporaine. Il m’est prouvé, par de nombreuses observations, que les oxides de fer, de manganèse et de titane que l’amphibole contient presque toujours , ont eu plus d’affinité pour les molécules élémentaires de cette substance, dans l’étendue de leur sphère d’attraction, que pour les principes du feldspath, qui s’est trouve, par-là, dépouillé des métaux qui l’altèrent, lorsqu’il a été formé dans des circonstances moins favorables, et telles que les Pyrénées en offrent de nombreux exemples.
Dans toutes les grandes chaînes de montagnes primitives, on rencontre des granits désagrégés et même des granits graphiques, dont le feldspath, pour être argiliforme , n’en est pas moins impropre à la composition de la porcelaine. En Espagne, dans le royaume de Léon et à la Corogne, où ces espèces de kaolin sont, abondantes, l’on en fabrique des poteries communes. Ailleurs, et lorsque ces argiles sont très-réfractaires,elles sont utilement employées à la composition des creusets. J’ai quelquefois consacré, avec succès, les rebuts de nos kaolins à cet usage, et c’est avec raison que, sans en connaître la nature, M. Mouchard, d’Angoulême, y avait destiné la partie réfractaire de la terre de Dignac.
Ainsi que l’expérience l’a démontré, on ferait , sans doute , de la porcelaine avec cette terre, comme on en ferait avec une foule de roches volcaniques, ou avec quelques argiles d’alluvion, de la silice et de la chaux, mélangées dans des proportions convenables. Au moyen d’un bon choix de matériaux manipulés avec soin, on obtiendrait encore une porcelaine qui ne serait pas très-mauvaise. Mais si, d’après les résultats de ces essais, on se décidait à employer ces mêmes matières dans une grande entreprise, on ferait de la porcelaine détestable. Supposé qu’elle ne fût pas tachée, elle serait privée de cette blancheur éclatante qui en fait le principal mérite , et qui la dispose si bien à recevoir et à réhausser le prix des décorations du peintre et du sculpteur. Ce serait de la porcelaine, si l’on veut, mais qui descendrait au rang des poteries communes, sans conserver le seul avantage d’être, comme elles, d’un usage économique. C’est un préjuge fort accrédite dans le monde, Messieurs, de croire que le haut prix de la porcelaine provient de celui de la matière première, et qu’en employant des kaolins moins purs, plus abondans et à bon marché, il serait possible de fabriquer une porcelaine économique, moins belle sans doute, mais d’un aussi bon usage et d’un débit plus facile, en raison de la modicité de son prix. Cette erreur, qu’il est utile de détruire, est si générale, que je ne suis pas surpris qu’elle ait été partagée par un savant aussi distingué que l’auteur de la notice minéralogique, géologique et économique sur le kaolin de Dignac, Apprenons donc que, dans l’état actuel de l’art, alors que la matière première ne coûterait absolument rien, la porcelaine serait encore infiniment plus chère que la terre de pipe ou la faïence la mieux soignée : elle serait plus chère , parce qu’elle exige plus de soins dans sa fabrication , dont la réussite est sujette à un bien plus grand nombre de chances fâcheuses, parce que la pâte en est moins malléable et moins facile à façonner, ce qui décuple les frais de main-d’œuvre. Elle serait plus chère, parce qu’elle exige une température beaucoup plus élevée pour sa cuisson, et, par conséquent, une bien plus grande consommation de combustible ; parce que chaque pièce se vitrifiant au feu, a besoin d'un support particulier, tandis que les autres poteries communes, n’y entrant pas en fusion , cuisent sur des épernettes, sans perte de place au four. Elle serait plus chère , enfin , parce que nos rondeaux, nos gazettes, qu’il faut souvent renouveler, coûtent seuls plus cher que ces poteries.
A l’égard des matières premières de l’une et des autres, je ferai d’abord remarquer que les émaux d’étain et de plomb qui recouvrent la faïence et la terre de pipe, sont d’un prix plus élevé que celui de notre couverte feldspathique ; que, relativement à la valeur des pâtes, il faut aussi extraire des carrières, transporter à la manufacture, broyer, tamiser, mélanger les matières premières de la terre de pipe, de même que celles de la porcelaine, en sorte que les frais de manipulation sont à peu près égaux. La valeur intrinsèque des matières brutes présente seule une différence sensible; mais cette différence est encore si faible, qu’elle n’élève pas de 7 centimes le prix de la matière d’une assiette de porcelaine, au-dessus de celui de la même pièce eu terre de pipe. Cependant la 12ne d’assiettes de cette terre se vend 3o à 45 sous, tandis qu’une 12ne d’assiettes en porcelaine 3e choix, qui n’est qu’un premier rebut, vaut, en fabrique, de 9 à 10 francs. Certes, ce n’est pas la plus-valeur de 85 c. de la pâte nécessaire à la confection de douze assiettes en porcelaine, qui déterminé la différence, bien autrement majeure, qui existe entre les valeurs commerciales de ces deux poteries. Et néanmoins, Messieurs, au prix de 3o à 45 sous la douzaine, le fabricant de terre de pipe a un bénéfice assure, tandis qu’au prix de 9 à 10 francs, le fabricant de porcelaine éprouve une perte réelle; car ce n’est qu’à la vente des choix supérieurs de sa fabrication , qu’il obtient les bénéfices qu’elle lui procure. C’est donc poursuivre une chimère, que de chercher à faire une porcelaine économique , par l’emploi ruineux des matières d’une qualité médiocre. L’auteur de la notice minéralogique a reconnu lui-même que les kaolins de St-Yrieix sont incontestablement plus purs , plus beaux que ceux de Dignac. On sait maintenant auquel des deux la préférence serait donnée, si l’origine de ces enfans perdus des monts primitifs, tout souillés qu’ils sont de matières hétérogènes, par l’effet inévitable de leur transport, ne suffisait pour la déterminer.
Convaincu, par l’exemple de quelques accidens fâcheux, des dangers que présente l’usage habituel de quelques poteries communes à couvertes métalliques, l’institut national ouvrit un concours pour la découverte d’une poterie à émail terreux, et d’un prix assez modéré pour être à la portée de la classe la plus nombreuse des consommateurs. L’ingénieux inventeur des hygiocérames fut couronné , quoiqu’il n’eût résolu le problème qu’à demi. Il employa à la fabrication de cette poterie, dont le nom était, toutefois, plus nouveau que la chose, des matières répandues en plus grande abondance que le kaolin sur la surface de la terre, mais qui, dans le fait, n’en sont que les équivalens. Maître de leur choix, et ne s’arrêtant pas au défaut de blancheur, il fit d'excellente, mais de très-vilaine porcelaine. Quant à la modération du prix de cette poterie , son inventeur se méprit, aussi bien que ses juges, sur les frais de sa fabrication; les hygiocérames coûtèrent aussi cher que la porcelaine, et comme ils n’en réunissaient pas les agrémens, les consommateurs ne tardèrent pas à s’en dégoûter. Je ne crains pas de le prédire, Messieurs, tel serait le sort des produits fabriqués avec le kaolin de Dignac, si jamais on osait l’employer dans une grande entreprise.
Il est des objets d’art ou de fabrication dont la matière première fait presque tout, le prix. Il en est d’autres, au contraire, comme la porcelaine, dont le prix de la matière première est presque nul, relativement aux frais généraux de la fabrication. Quand la valeur de cette matière est l’objet principal des frais, le fabricant est intéressé à économiser sur la qualité de la matière. Lorsqu’elle n’entre, au contraire , dans les frais généraux que pour une valeur modique, le fabricant se garde bien de recourir, par une économie mal entendue, à des matières d’une qualité médiocre, et dont l’emploi pourrait avoir les résultats les plus funestes pour sa fabrication, telle est la porcelaine, qu’il est impossible de fabriquer pour faire uniquement du rebut ou même des qualités secondaires, dans la vue de satisfaire les goûts de toutes les classes des consommateurs; et si l'on considère que, lorsque la valeur d’une pièce a été doublée, décuplée, centuplée même par la richesse des peintures et des décorations, le prix du kaolin n’a plus aucune influence sur celui de cette pièce, on sera convaincu que l’intérêt réel du fabricant lui prescrit de n’employer que la matière la plus belle. Sous ce rapport, Messieurs, nos carrières de Saint-Yrieix n’auront à redouter jamais une concurrence sérieuse.
Il serait inutile de relever ici quelques erreurs technologiques que l'on remarque dans les divers rapports qui ont été faits à la Société d’agriculture, arts et commerce du département de la Charente, au sujet de la terre de Dignac. Étranger à l’art de la porcelaine, aidé seulement des faibles lumières qu’il était possible de puiser dans quelques ouvrages, il eût été difficile à M. le rapporteur de cette société de pénétrer les mystères de notre art, sans s’égarer; aussi est-on plus surpris de la justesse de la plupart de ses remarques, que du petit nombre d’erreurs qui lui a échappé. Mais il est encore une observation d’économie commerciale , si peu fondée, que je suis à regret obligé de la signaler. C’est à l’augmentation de la valeur de la matière première, qui résulte du prix du roulage de Limoges à Orléans , qu’on a attribué la chute de la manufacture de porcelaine qui existait autrefois dans cette dernière ville. Pour désabuser, sur ce point, l’auteur de la notice minéralogique, il suffira de faire remarquer que les établissemens de Paris, quoique plus éloigné de Limoges que ne l’est Orléans, se sont toujours soutenus avec succès : que les manufactures de Limoges vendent leurs produits à Paris et bien au-delà , et qu'il est notoire que le transport de la matière première est encore plus économique que celui de la porcelaine, attendu qu’il n’y a ni casse ni frais de voiture perdus, en raison du fourrage dont l'on est obligé de garnir la porcelaine; la chute de la manufacture d’Orléans doit donc être attribuée à une tout autre cause, et s’il n’est pas douteux qu’un bon administrateur la relèverait avec succès, il n’est pas présumable que la ville d’Orléans en soit un jour redevable à la découverte des terres kaoliniques de Dignac. Cette découverte, Messieurs, n’est pas nouvelle, comme on s’est plu à le croire. Les mollasses des départements de la Charente et de la Dordogne sont connues depuis longtemps, et n’avaient pu échapper aux observations de notre savant confrère feu M. Cornuaud.
Sous le rapport géologique, le gissement de Dignac n’a rien d’extraordinaire. Ces granits arénacés, aux modifications près qui résultent de leur transport, se retrouvent tout naturellement avec la simplicité de composition qui caractérisait les roches primitives d’où ils proviennent. Ailleurs, les mollasses présentent des associations, des mélangés plus complexes, parce que telle était aussi la nature des roches primitives qui leur ont donné naissance ; c’est toujours à la conséquence d’un même fait, c’est à la même révolution , que ces sols doivent leur origine ; les uns et les autres appartiennent à la formation générale des grès tertiaires , superposés au calcaire marin.
Je m’arrête ici, Messieurs, tout étonné encore de l’importance qu’on attache à la découverte des nouvelles carrières de kaolin : à en juger par le zèle avec lequel 0n en poursuit la recherche, par les encouragements qu’on a même sollicités du gouvernement, ne semblerait-il pas que nos carrières du Limousin sont épuisées, et que nos manufactures de porcelaine sont sur le point de manquer de matières premières: heureusement, il n’en est pas ainsi: jamais ces carrières n’ont donné des produits plus purs et plus abondans. Avec l’unique ressource des masses de kaolin , dont la puissance nous est connue , l'approvisionnement de nos manufactures est assuré pour plusieurs siècles, (quelle que soit, d'ailleurs, l’extension que leurs travaux puissent recevoir. Si la Haute-Vienne est le seul département qui fournisse du kaolin, le commerce auquel il donne lieu n’est pas l’objet d’un monopole nuisible à notre industrie. Telle est la surabondance du produit de nos exploitations et la concurrence qui existe entre les divers propriétaires de carrières, que les prix du kaolin ont considérablement baissé, au moment que, suivant les chances ordinaires du commerce, l’accroissement de la consommation et la hausse du prix des journées de travail, devaient les faire augmenter. Qu’on se rassure donc : avec des garanties aussi positives, il est de peu d’importance que les matières à porcelaine soient fournies par un seul département ou par tel nombre que l’on voudra ; il est, d’ailleurs , évident qu’on ne peut faire de la porcelaine partout, malgré l’opinion des partisans de ce déplorable système qui tend à morceler tous les genres d’industrie, comme si la nature des choses permettait de les répartir également entre tous les états et entre toutes les villes de chaque état; il est rigoureusement démontré que la France n’a aucun intérêt présent à ce que l’on découvre de nouvelles carrières de kaolin; que, par conséquent, le gouvernement ne doit pas encourager des recherches qui ne peuvent être poursuivies désormais que dans des vues d’intérêt privé. II y a plus, Messieurs, et c’est une vérité que je croirais utile de démontrer ici, si son importance ne méritait qu'elle fut l’objet d’un mémoire particulier : c’est que dans certains arts, toute concurrence poussée hors des limites que lui assigne l’équité, devient non moins funeste aux consommateurs et aux progrès de l’industrie, qu'aux entrepreneurs qui la dirigent. Sans rappeler ici des exemples locaux qui vous sont assez connus, il suffira de citer celui-ci. En Allemagne, les carrières de kaolin situées sur la rive gauche du Danube, à l’est de Passau, fournissent les approvisionnemens des quatre manufactures royales de Berlin, de Meissen , de Munich-Nymphenbourg et de Vienne. Ces carrières forment l'unique ressource de ces établissemens importans. Cependant, la concurrence qui s’est successivement élevée entre les 40 paysans propriétaires de ces carrières, est devenue si grande, que le kaolin se donne pour le prix des frais d'extraction; et ces frais sont si mal payés, qu’une famille s’estime heureuse, lorsque le produit de son travail pendant un long hiver lui a donné du pain... rien que du pain! Qu’un autre cherche les avantages d’une concurrence si déplorable; en voilà les tristes résultats.
La concurrence a tellement ruiné les travaux exploitation de ces carrières, qu’il est maintenant impossible de les diriger avec plus de suite et d'une manière plus utile aux intérêts de la fabrication. Ceux qui furent nos devanciers et nos maîtres dans l’art de la porcelaine, fabriquent aujourd'hui des produits bien inférieurs à ceux de nos manufactures de France; la porcelaine d’Allemagne, quoique moins belle que la nôtre, n’en est pas pour cela à meilleur marché. Comme il faut plus de soins, plus de dépenses., pour faire de la porcelaine bise ou tachée avec des matières de mauvaise qualité, que de belle porcelaine avec des kaolins d’une grande pureté, il en résulte que le prix de la porcelaine d’Allemagne est trois fois plus élevé que celui de la porcelaine de France. Qu’un tel exemple ne soit pas perdu pour nous.
Ces tristes effets d’une concurrence sans bornes rendent bien précieuse, pour notre industrie, la richesse des carrières de Saint-Yrieix que je me suis plu à faire connaître. La belle qualité de porcelaine que nos manufactures obtiennent de leurs produits, et la modération du prix de ces porcelaines éloignent toute espèce de crainte sur les effets d’une concurrence rivale, en leur assurant la préférence sur tous les marchés étrangers, lorsque des traités de commerce mieux conçus dans-l’intérêt réciproque des nations, permettront de les y introduire ouvertement. Mais si nous voulons conserver la supériorité de notre fabrication, et les avantages de position qu'elle assure à notre commerce, ajournons à d'autres temps l’emploi des matières à porcelaine plus communes que la France possède sur plusieurs points de son territoire, et dont notre Limousin offrirait encore seul d’immenses ressources. Ne nous livrons pas inconsidérément à une fabrication subalterne que l’étranger pourrait imiter partout, parce qu’on trouverait partout des matériaux analogues à ceux que nous y destinerions, . Epuisons d’abord la surabondance de nos kaolins de belle qualité, sauf à en réserver une portion suffisante (quand nos neveux jugeront qu’il en sera temps) pour conserver encore à la France la perfection de ses porcelaines, si ce n’est dans la fabrication des vases usuels destinés à la consommation générale, du moins dans celle des pièces d’un grand prix que le luxe épuré par le goût continuera à rechercher avec un égal empressement, tant qu'il sera excite' par l’habileté de nos peintres et de nos sculpteurs.
Nota.
Depuis la lecture de ce mémoire, dont la Société royale d'agriculture de la Haute-Vienne a ordonné l'insertion dans son Bulletin , nous avons appris qu'il résulte d’un rapport fait par Mr Brongniart à S. E. le ministre de l’Intérieur, que la terre de Dignac n'est point propre à la fabrication de la porcelaine..