Article des "ANNALES DES MINES" - 1822 - Kaolin de Dignac
NOTICE
Sur le kaolin de Dignac, département de la Charente; par M. Baron Bigot de Morogues.
On sait que la terre propre à la fabrication de porcelaine se trouve dans plusieurs lieux différens;Saint Yriex seul peut en fournir à toute la France. Cependant l’importance et le nombre des manufactures qui en font usage ; l’extension qu’elles prennent chaque jour; l’avantage imminent qu'il y aurait à rendre la porcelaine vulgaire, tant à cause de sa beauté et de sa propreté que de sa solidité, supérieures à celles de toutes les autres poteries de terre, doivent faire considérer la découverte d'une puissante couche de kaolin, comme fort intéressante pour les arts et pour le commerce.
Cette découverte peut devenir d’autant plus précieuse, que ce minéral sera d’une plus facile extraction et d’un transport moins dispendieux : ces motifs ont déterminé M. le préfet et la Société d’agriculture, arts et commerce du département de la Charente, à mettre un haut prix à la détermination exacte.de la terre à porcelaine de Dignac , et je serai heureux si ce que j’ai à dire ici peut contribuer à assurer leurs succès.
Vainement voudrait-on nier l’existence du kaolin à Dignac, la prévention seule pourrait désormais élever quelques doutes à cet égard ; cependant quand M. Jure directeur de la fonderie de Ruelle, eut annonce qu’il se trouvait en abondance dans un pays calcaire, il sembla à quelques savans que la chose était impossible, parce que cette argile, résultant de la décomposition du feldspath ne s’etait encore trouvée que dans les pays granitiques.
En effet, si le kaolin de Dignac eût été formé sur place et s’il eût été superposé, comme il est, à un calcaire marin, tous les systèmes géologiques se fussent trouvés en défaut; mais il est le résultat d’une alluvion. Rien en cela n’est contradictoire à la théorie , et sa découverte, faite pour intéresser vivement, n’en est pas moins précieuse pour les arts, puisque Dignac, à quatre lieues de la Charente, peut fournir par cette rivière, et ensuite.par la mer, une quantité immense de terre que l’expérience a démontrée propre à la fabrication de la porcelaine.
Je ne puis mieux faire, pour démontrer cette assertion, que de renvoyer aux expériences de M Maillot et à l’intéressant rapport de M. Jure, insérés au N°. 12, tome 3 des Annales de la Société d’agriculture du département de la Charente.
On y verra que le hasard ayant fait employer l’argile de Dignac à M. Mouchard, fabricant de creusets, et que la cassure de l’un de ces creusets ayant indiqué qu’il était de porcelaine .quelques essais subséquens mirent cette vérité dans le plus grand jour.
Je possède un fragment d‘un petit vase cuit au fourneau à réverbère de la fonderie de Ruelle, et son aspect ainsi que celui de la terre de Dignac suffisent pour lever tous les doutes. Il ne faut pas croire que cette découverte puisse être, sans intérêt pour les villes éloignées d’Angoulême.
Je prends Orléans pour exemple,et je rappellerai que la manufacture de porcelaine qui y fut établie pendant quelques années, n’est tombée que par le haut prix auquel le roulage portait les kaolins de Saint-Yriex, et par la difficulté d’en fabriquer en province des vases aussi parfaits que ceux qui sortent des manufactures de Sèvres et de Paris, mais si le kaolin de Dignaç, lavé sur les lieux, était transporté par la Charente, la mer et la Loire , il reviendrait à Orléans à un prix tellement inférieur à celui de Saint-Yriex, qu’il pourrait servir à former utilement une porcelaine susceptible d’être livrée à bas prix quoique d’un usage agréable et d’un débit facile. On connaissait déjà des carrières de kaolin dans les environs. d’Alençon, de Saint-Yriex et de Bayonne mais celui de Dignac ne sera pas le moins intéressant,tant à cause de son abondance et de la facilité de son exploitation, suite de son gisement superficiel, que de la modicité des frais de son transport, qui pourra se faire très-aisément.
Ce kaolin occupe .dans une grande étendue la vallée où se trouve le village de Dignac et la pente des .coteaux voisins. Il est déposé sur un calcaire marin , tufacé, renfermant des débris de mollusques, et entre autres, de térébratules que je présume être d’origine analogue à la formation des tufeaux calcaires à gryphite et à ammonite. La couche de kaolin, entièrement composée de débris de roches primitives, est le produit de la décomposition d’un granité blanc peu micacé, qui sans doute a été remué et transporté par les eaux à une époque où le feldspath blanc qui en formait la masse principale, était déjà dans un état d’altération presque semblable à celui où il se trouve à Saint-Yriex dans le petunzé , qui accompagne l’argile à porcelaine. Le kaolin de Dignac, très-différent de celui de Saint-Yriex par son origine, n’a donc pas été formé, sur place, mais il a été apporté par une alluvion dont je n’ai pas eu le temps de rechercher les traces : ce qui d’ailleurs demanderait d’autant plus de soin, que la couche qu’il forme est elle-même recouverte, et quelquefois semble pénétrée en partie par la couche superficielle du sol , produit d’une autre alluvion de nature argileuse, renfermant des fragments de coquilles devenues siliceuses et des silex roulés de diverses grosseurs. On reconnaît la suite d'une couche argileuse, qui peut être de même origine que cette dernière, dans quelques parties de la forêt de Dignac, où elle repose immédiatement sur le calcaire marin et où elle renferme de nombreux silex, tantôt pyromaques et tantôt d’aspect jaspoïde. Le kaolin de Dignac est loin d'être aussi pur et aussi beau que celui de Saint-Yriex son aspect est fort différent, et quand sa situation ne suffirait pas pour déterminer sa formation de transport, son facies seul rendrait cette vérité incontestable.
Il se présente sous forme terreuse, il est friable, maigre au toucher, et fait difficilement pâte avec l’eau; il renferme une multitude de petits cailloux de quartz hyalin , d’un blanc légèrement grisâtre, semblables aux grains de quartz des granites et adhérens souvent à de petits grains de feldspath blanc, quelquefois encore déterminables et presque toujours en grande partie décomposés : on y trouve aussi des grains de feldspath pur qui, comme ceux de quartz, ont de 1 à 2 centimètres d’épaisseur; on trouve encore là, et probablement par suite de la même alluvion , des cailloux de quartz hyalin transparens, blancs, grisâtres, rougeâtres, etc., etc., qui très-certainement sont les débris de roches primitives.
J’ai vu sur place à Chanteloub, dans le département de la Haùte-Vienne , des quarz hyalins non roulés, d’un aspect semblable aux quarz hyalins roulés de Dignac. Ce kaolin est très-peu micacé, d’un blanc tirant sur la couleur de nankin, et est évidemment produit par la décomposition et le broiement naturel des feldspaths, dont de nombreux fragments restent encore là pour attester son origine et pour la rendre péremptoire par les différends degrés d’altération qu’ils ont subis eux-mèmes.
Il se sépare aisément, par le lavage, des petits cailloux de quartz et de feldspath qu’il renferme; l’eau qui s’en est chargée le laisse ensuite sous forme d’un dépôt très-fin , infusible au fourneau à réverbère et y acquérant de la blancheur. Il est susceptible de former une porcelaine blanche dont j’ai vu des fragments grossièrement fabriqués, mais suffisants pour me mettre à mème d’attester que , si on le travaillait avec soin , l’on en obtiendrait des produits analogues à ceux des autres kaolins; il me semble devoir être assimilé à la variété de Saint-Yriex, qui renferme quelques grains de quartz et est désignée sous le nom de terre caillouteuse. Il est probable qu’après avoir été broyé , il donnerait comme celle-ci, sans addition d’aucun fondant, une porcelaine suffisamment transparente. Pour apprécier l’importance de la découverte de M. Mouchard , dont M. Jure est en droit de réclamer en grande partie l’honneur, puisque c’est lui qui a reconnu que la terre employée par M. Mouchard à faire des creusets, était propre à faire de la porcelaine, il est indispensable 1 - de calculer les frais de lavage et ceux de transport jusqu’à la Charente; et 2° de déterminer, par des expériences comparatives , si le kaolin de Dignac peut former d’aussi belles porcelaines que celui de Saint-Yriex , ce que je suis fort tenté de croire , après avoir vu la cassure des petits vases d’essai qui ont été faits : dans tous les cas , on doit regarder cette découverte comme précieuse pour les arts.
Je pense aussi qu'elle est très-remarquable sous le rapport géologique, en ce qu’elle nous offre une alluvion d’un genre particulier car, jusqu’à ce jour, nous ne connaissions pas de détritus de roches primitives brassés par les eaux et transportés au loin , sans s’être mélangés et souillés assez sur la route pour perdre la plupart de leurs caractères minéralogiques. L’alluvion de Dignac a déterminé un phénomène différent ; elle a transporté toutes les parties constituantes d’un granité; elle les a roulées, elle les a broyées, elle les a brassées, sans les mélanger et sans les rendre méconnaissables ; enfin il est certain qu’en en transportant les débris, elle les a accumulés sans en changer la nature.