Article des "ANNALES de la société d'agriculture" - 1821 - Kaolin de Dignac
RAPPORT
Sur la Terre à Porcelaine, découverte par le sieur Mouchard

Parmi les creusets que le sieur Mouchard présenta à la Société d’Agriculture, et que je fus chargé d’essayer, il s’en trouva un qui, après avoir résisté pendant plus de trois heures à un feu violent, présenta une cassure d’un blanc laiteux un peu translucide, absolument semblable à celle de la porcelaine.
Je crus que ce fabricant avait fait entrer du kaolin de Limoges dans la composition de ce creuset, et je fus fort étonné d’apprendre qu’il était composé avec une terre prise dans ce Département, à Dignac, sans aucun mélange de terres étrangères.
M. le Préfet, pour s’assurer de la réalité de cette découverte , prit le parti d’aller lui-même sur les lieux; il fit remplir plusieurs sacs de cette terre, qu’il déposa dans une des chambres de la Préfecture;
M. Maillot fut chargé de faire fabriquer, sous ses yeux, des briques et quelques vases avec cette terre ; aussitôt qu’ils furent achevés, il eut soin de les marquer et de les signer.
Les briques et les vases furent soumis à une première cuisson dans un fourneau du sieur Mouchard ; ensuite M. le Préfet et M., Maillot les apportèrent à Ruelle, et nous les -exposâmes pendant trois heures au feu violent de nos four­neaux à réverbère.
Les briques présentèrent, encore la belle cassure de la porcelaine ; les gazettes qui contenaient les petits vases ne purent pas résister à une aussi haute température; elles se boursouflèrent, s’affaissèrent et se vitrifièrent; en cassant ces masses informes, nous trouvâmes dans l’intérieur les petits vases affaissés et enveloppés par la pâte des gazettes ; ces vases étaient de la Porcelaine J’ai fait quelques essais sur cette terre, afin de connaître si elle contient les matières qui sont nécessaires pour faire de la porcelaine dure.
Avant de faire connaître ces essais, il est, je crois, nécessaire de parler des subtances qui composent la terre à porcelaine : le petun-sé et le kaolin. Avant de faire connaître ces essais, il est, je crois, néces­saire de parler des substances qui composent la terre à porcelaine : le petan-sê et le kaolin, Le petun-sé, ainsi appelé par les Chinois, est une pierre appelée feldspath luminaire blanchâtre, par les minéralogistes. Ses caractères principaux sont,
1 - De rayer le verre;
2 - D’avoir des joints également nets dans deux sens perpendiculaires l'un sur l’autre;
3 - D’être fusible au chalumeau en émail blanc.

L’analyse chimique du petun-sé donne :
Silice 74%, Alumine 14,5%, Chaux 5,5%, Perte 6%.

Ainsi il paraît que ce qui rend ce feldspath fusible, c'est la chaux qu'il contient dans la proportion d'un dix-huitième.
Le kaolin est la substance appelée, par les minéralogistes, feldspath argiliforme. Ses caractères principaux sont les suivans :
Happant légèrement à la langue;
Doux au toucher sans onctuosité ;
Infusible ;
Couleur blanche.

L’analyse chimique du kaolin a donné à M. Vauquelin ;
Silice 71,15%; Alumine 15,86% ; Chaux 1,92% ; Eau 6,73% ; Perte 4,34%

Ainsi, en faisant une pâte en proportion convenable, de ces deux substances, dont l’une est fusible et l’autre réfractaire, on obtient un mélange qui, exposé à un grand feu, n’arrive qu’à un premier degré de vitrification, lequel donne à la porcelaine sa blancheur, sa translucidité, et lui permet d’être exposée au chaud et au froid, sans se casser.
Je passe maintenant aux essais que j’ai faits de la.terre de Dignac.
J’ai délayé cette terre dans de l’eau, et j’ai décanté sur- le-champ. J’ai obtenu, par le repos de la liqueur, un précipité blanchâtre, dont voici les caractères :
- Happant peu à la langue ;
- Doux au toucher, sans onctuosité;
- Infusible au chalumeau;

Quelques parcelles de mica sont mêlées à cette terre; Couleur blanc-jaunâtre; elle devient très-blanche, lorsqu’elle a été exposée au feu du chalumeau. On voit donc que cette terre est du kaolin; un seul caractère aurait pu en faire douter : c’est la couleur qui est jaunâtre, tandis que le kaolin, à l’état de pureté, est très blanc.
Je craignais que cette couleur lui fût donnée par de l'oxide de fer; mais après avoir exposé cette terre à l’action du chalumeau, elle a perdu cette couleur; elle est devenue blanche, ce qui me fait penser que la couleur jaune n’est pas causée par un oxide de fer, puisque le feu la fait disparaître.
La partie grossière qui a été précipitée au fond de l’eau, se compose de trois substances faciles à distinguer :
- Parcelles de mica ;
- Du quartz gris ét du quartz hyalin;
- Une substance blanche, dont voici les caractères :
Rayant le verre;
Fusible au chalumeau en émail blanc;
Elle présente une cassure lamellaire; les morceaux sont très-petits, de sorte qu’il est difficile d’examiner l’incidence des faces.
C'est donc du feldspath luminaire blanchâtre. On voit que, par un hasard fort extraordinaire, il se trouve dans la terre de Dignac du petun-sé et du kaolin, qui sont, comme nous l'avons dit , les composants nécessaires pour faire de la porcelaine dure.
A l’égard du mica, il ne doit donner aucune inquiétude, d’abord parce que le kaolin de Saint-Yrieix, près Limoges, en contient, et que cela n'empêche pas de faire de la belle porcelaine avec cette terre; et, en second lieu, cette substance y est en si petite quantité, qu’il n’est pas possible quelle influe d’une manière remarquable sur la vitrification de la porcelaine.
Quant au quartz ? cette terre en contient en grande quantité; mais comme il est composé de silice pure, il ne peut que rendre la vitrification un peu plus difficile, et l'on peut y remédier, en ajoutant une plus grande quantité de petun- eé. On m’a assuré, d’ailleurs, que, quand les fabricans de Limoges veulent faire de grandes pièces qui doivent avoir de la résistance, ils ajoutent du quartz au kaolin.
J’observe, au surplus, que ce quartz gris devient d'un blanc éclatant, après qu’il a été exposé à un grand feu. On voit donc que les trois substances principales qui composent la terre de Dignac sont blanches : l’une, le petun-sé, l’est naturellement ; les deux autres le deviennent par l’action du feu.
La terre de Dignac étant composée de quartz, de mica et de feldspath , provient évidemment d’une roche primitive , appelée vulgairement granite à trois substances. Il est donc probable que, dans les environs de Dignac, il existe une montagne granitique.. Si Ton considère que Limoges est le seul pays de France qui possède les substances propres à la fabrication de la porcelaine; qu’il en fournit à Sèvres et aux fabriques étrangères, notamment à Andennes, près Namur, on sentira l'importance de la découverte du sieur Mouchard. Il est facile de prévoir que sous peu nous verrons , une nouvelle branche d’industrie s'établir dans le département de la Charente, et que des fabriques de porcelaine s’élèveront à Dignac et à Angoulême.
La Société d’Agriculture doit se féliciter d’avoir la première donné des encouragements au sieur Mouchard pour faire cette découverte ; mais je dois déclarer que c’est principalement à M. le Préfet quelle est due. C’est à son zèle, à ses démarches, à son énergie, et aux encouragements qu’il a donnés au fabricant, que nous devons de connaître cette précieuse mine, qui, sans lui, serait restée cachée. Ruelle, le 17 août 1821.

JURE, Membre de la Société d'Agriculture

P.-S. Depuis que ce rapport est écrit, le sieur Mouchard a fabriqué de nouveaux vases, qui ont été présentés à la Société. Ces vases ont une cassure très-blanche, mais le grain n’est pas aussi fin, et la porcelaine a peu de translucidité. Le sieur Mouchard va tâcher de perfectionner ses essais.

RAPPORT

Sur les Vases de Porcelaine confectionnés par le sieur Mouchard.

Dans sa séance du 17 août dernier, la Société d’Agriculture a entendu un rapport qui lui a été présenté sur la porcelaine faite avec la terre de Dignac, découverte par le sieur Mouchard- un fragment de cette porcelaine, présenté à la Société, laissait peu de chose à désirer ; on aurait voulu y observer un grain plus fin et plus de translucidité.
Le sieur Mouchard s'est empressé de remplir les vues de la Société; il a mieux broyé ses terres, et il a obtenu des vases en porcelaine qui réunissent toutes ces qualités. On sera sans doute surpris que ces vases aient été faits sans machine propre à broyer les terres, sans mandrin pour les tourner; que leur seconde cuisson ait eu lieu dans un fourneau à réverbère, chauffé au charbon de terre, et que le feu n'ait duré que trois heures
Si, avec de pareils moyens, on a obtenu d’aussi beaux résultats, je laisse à penser ce que l'on obtiendrait, si on pouvait pulvériser ces terres, tourner les vases sur un mandrin, et si on les faisait cuire dans un fourneau à porcelaine, chauffé avec du bois, si on chauffait graduellement pendant quarante-huit heures; enfin, si ces vases étaient fabriqués avec art et avec les soins qu'on donne à ceux que l'on fabrique avec la terre de Saint-Yrieix, il n'y a pas de doute que l'on obtiendrait une porcelaine de première qualité.
En examinant ces vases, on se convaincra que le but du sieur Mouchard est rempli : il a prouvé que le département de la Charente possède toutes les matières qui sont nécessaires pour la fabrication de la porcelaine dure, et que par-là cet artiste mérite la continuation de la bienveillance de la Société et du Gouvernement. J’ai appris que quelques personnes prévoyantes craignaient que la mine de kaolin-petun-sé de Dignac n’y fut pas abondante; nous avons été sur les lieux avec M. le Préfet, et nous avons vu avec satisfaction que non-seulement le bourg de Dignac est bâti sur une monticule de cette terre, mais que la monticule qui est à l’ouest de ce bourg est de même nature, et qu’enfin nous avons trouvé dans la forêt de Dirac, à un quart de lieue de Dignac, une excavation où nous avons remarqué deux veines de kaolin-petun-sé : ainsi les vases fabriqués par le sieur Mouchard annoncent de la terre à porcelaine dure, et l’examen que nous avons fait du terrain nous assure que cette terre est inépuisable à Dignac et dans ses environs.
Je remarque en passant qu’il existe un très-grand nombre de coquilles dans cette terre, et qu’elles sont agatisées; ce fait pourra éclairer les géologues sur la formation du terrain de Dignac. . Et si, comme nous le croyons, la terre de Dignac pr­vient de la décomposition d'une roche granitique graphique, appelée roche à trois substances, comme celte roche existe dans plusieurs points de la surface du globe, il est probable qu’on trouvera ailleurs qu’à Dignac de la terre propre à fabriquer de la porcelaine, et que, par conséquent, la découverte du sieur Mouchard ne sera pas bornée à notre Département. J’ai déjà vu des poudingues du département de la Dordogne. qui contiennent les mêmes substances que.la terre de Dignac. Je me propose de faire des essais sur ces nouvelles terres, et j’aurai l’honneur de rendre un compte exact des résultats que j'aurai obtenus.
Je crois devoir ajouter à ce rapport que non-seulement ou trouve dans la terre de Dignac les matières nécessaires pour faire de la porcelaine, mais que le sieur Mouchard y a trouvé encore celles qui composent la couverte.

La couverte du vase n°1 est composée avec la terre de Dignac.
Les vases n°2 et 3 ont une couverte faite avec du feldspath de Limoges.

Ruelle; le 7 Septembre 1821.

Mr JURE, Membre de la Société.